Une responsabilité organisée après le choc de l’épidémie ?

Opinion

Sur le front économique, 2020 sera-t-elle une année catastrophique de plus ou une année charnière qui permettra d’enfin amorcer des réformes approfondies ? à moyen terme, une politique de relance audacieuse et réfléchie pourrait limiter les dégâts provoqués par le confinement. Cela semble logique quand l’activité économique se contracte de 12% et les budgets plongent dans le rouge. Mais la logique n’est pas toujours respectée en Belgique, loin de là : par le passé, d’importants déficits budgétaires n’y ont jamais été une garantie de réformes ambitieuses.

Car si nous avons eu droit à quelques excellents crus sur le plan économique depuis 1970, notre solde budgétaire net à financer n’a été légèrement positif qu’à cinq reprises. Et il n’a jamais été nettement positif – par exemple supérieur à 2% du PIB –, même lors des années les plus fastes. En revanche, plus de 25 exercices budgétaires se sont soldés par un déficit public net à financer de plus de 3% du PIB depuis 1970. Depuis un demi-siècle, notre pays semble immunisé contre une crise budgétaire structurelle. Le coronavirus pourrait-il également mettre cette immunité-là en péril ?

Une réforme fiscale ambitieuse arrive largement en tête dans la liste des priorités actuelles. Les futures générations méritent une dette publique gérable et un état capable de préparer l’avenir. Et qui s’opposerait à des réformes fiscales qui favorisent une croissance durable et qualitative – plutôt que quantitative – de notre économie ? Mais alors que nous parlons de simplification fiscale depuis plusieurs décennies, le nombre de codes augmente année après année dans nos déclarations. Le numéro 2 de ce hit-parade des réformes souhaitables est tout aussi évident : des dépenses publiques plus efficaces. En effet, nos déficits budgétaires ne sont pas la conséquence de programmes d’investissements publics ambitieux destinés à préparer l’avenir de notre pays. La part des investissements publics dans notre PIB a baissé de 5,5% durant la période 1970-1980 à 2,2% sur la période 1990-2020. Après avoir privilégié la consommation – soit la voie de la moindre résistance – pendant 30 ans, nous avons aujourd’hui besoin d’investissements publics importants pour rendre notre infrastructure de base future-proof. Ainsi la population bruxelloise a-t-elle augmenté d’environ 20% ces vingt dernières années, alors que la capacité des transports publics locaux n’a guère évolué. Les pertes de temps liées aux embouteillages bruxellois ont en revanche explosé.

Une année charnière ?

Car si le coronavirus pourrait muter en un simple rhume, nos défis structurels en matière de finances, de vieillissement, de changement climatique et d’infrastructures archaïques survivront à l’épidémie. Ceux qui espèrent que 2020 sera une année charnière doivent se demander comment une réaction politique adéquate à des défis aussi importants et parfaitement prévisibles a pu se faire attendre aussi longtemps. Combien de temps n’a-t-on pas déjà débattu sur la réforme des pensions ou le coût du vieillissement ? La politique climatique internationale aussi existe depuis près de 30 ans. Certes, il n’y a pas d’explication unique et convaincante à l’absence de réaction politique volontariste aux grands défis auxquels nous sommes confrontés. Mais le récent débat sur nos neuf excellences ayant la santé publique parmi leurs compétences évoque surtout la culture de l’irresponsabilité organisée introduite par Ulrich Beck dans ses livres Risk Society (1992) et World Risk Society (1999). Dans son analyse de la société du risque moderne, le marché globalisé et les structures étatiques complexes mais rigides constituent pour Beck l’expression d’une irresponsabilité organisée. Ces deux institutions ne doivent rendre aucun compte, même à elle-même. Malgré la création de richesse ces dernières décennies, nous vivons de plus en plus, affirme Beck, dans une « société non assurée ». Il est effectivement impossible de s’assurer contre l’impact possible du changement climatique, de la perte de biodiversité, de la décrépitude d’infrastructures cruciales ou de cyberattaques coordonnées. Mais le coronavirus a été annoncé à la télévision dès janvier, et même la construction d’un hôpital d’urgence d’une capacité de 10.000 lits à Wuhan n’a pas déclenché la moindre réaction ici. Quelques semaines plus tard, nous passions nos vacances de carnaval en Italie du Nord sans nous soucier de rien. La suite de l’histoire est connue.

En mars 2020, le coronavirus nous a notamment confrontés à notre dépendance de chaînes d’approvisionnement globalisées et anonymes. Pour certains, c’est la « faute au marché » si nous avons longtemps manqué de masques. En raison de quarantaines imposées à Hubei, en Corée du Sud et en Italie du Nord, de nombreuses entreprises européennes se sont subitement retrouvées sans matière première ou pièces de rechange en mars 2020. Les analyses de Resilinc ont révélé que début mars, les 1000 plus grandes entreprises au monde étaient à la merci de 12.000 producteurs et entreprises logistiques établies dans des zones en confinement ou en quarantaine à cause du COVID-19. Le virus a également mis une partie de la chaîne logistique mondiale sous respiration artificielle. Et sommes-nous suffisamment conscients du fait que 80% des principes actifs utilisés dans l’industrie pharmaceutique européenne sont importés de Chine et d’Inde ? La Chine qui prend également à son compte 60% de la production mondiale de paracétamol. Certes, cette dépendance n’est pas nécessairement problématique, mais une plus grande transparence sur ses implications possibles ne serait pas un luxe.

Un vaccin contre l’irresponsabilité organisée

Actuellement, personne ne travaille à un vaccin contre « l’irresponsabilité organisée ». Nos défis structurels risquent d’encore de s’aggraver si nos états continuent à se contenter d’interventions marginales. Pour transformer à terme l’impasse créée par l’irresponsabilité organisée en un modèle fondé sur une responsabilité organisée, il est essentiel de développer un projet de changement de société à même de susciter l’adhésion de la population. De préférence un projet étendu auquel personne ne pourra réellement s’opposer. Aujourd’hui, nous luttons contre un virus invisible, mais au terme de cette guerre, l’amélioration de la qualité de vie ouvre de nombreuses opportunités. Nos dirigeants politiques devront alors se concentrer sur des rénovations mesurables de l’infrastructure et de l’espace public qui accroissent la qualité de vie de la population. Ces interventions pourraient également faciliter la lutte contre la crise sanitaire actuelle. Ainsi, les hot spots de la pollution atmosphérique conventionnelle coïncident avec les endroits où l’on enregistre la plus forte mortalité liée au coronavirus. La pollution atmosphérique affecte en effet les poumons et le système immunitaire. Selon l’Agence européenne pour l’environnement, la convention atmosphérique conventionnelle (en particulier les particules fines) causerait plus de 400.000 décès précoces par an en Europe. Pourtant, une nette amélioration de la qualité de l’air ne constitue toujours pas une ambition politique déclarée. Plusieurs grandes villes enregistrent d’importants progrès en matière de climat et d’environnement et peuvent faire office de source d’inspiration. Leur réussite s’explique souvent par des moyens disponibles et une autonomie suffisante au niveau local. Pendant un confinement light, il est préférable de vivre dans un environnement riche en espaces verts. L’écologisation de nos villes accroît la qualité de vie et s’inscrit dans une stratégie d’adaptation au climat. Les zones vertes limitent l’effet des « îlots de chaleur urbains » créés par l’asphalte et le béton qui conservent plus longtemps la chaleur. En échangeant des bandes de circulations et des parkings contre des zones vertes sur mesure pour les piétons et cyclistes, nous rendrons à la population locale une partie de l’espace public qui a trop longtemps été accaparé par les navetteurs en voiture de société.

En investissant étape par étape dans l’infrastructure adéquate, des villes attrayantes et le facteur humain, nous créerons des emplois et une dynamique positive. Et nous pouvons espérer accroître à terme la confiance indispensable pour mettre en place des réponses structurelles aux grandes questions budgétaires.