Réponses inédites à une situation inédite

La situation actuelle de crise sanitaire est confuse et préoccupante. Il faut cependant éviter qu’elle ne tourne au chaos. Ce dont nous avons besoin aujourd’hui, c’est de rationalité et de choix politiques éclairés. Plusieurs acteurs ont déjà fait preuve de grande résilience, mais nous vivons dans un monde où « le pire côtoie le meilleur ». Les gens qui ne respectent pas les instructions de confinement, c’est consternant. Les universités qui en un week-end basculent vers l’enseignement en ligne, c’est réconfortant. Les écoles qui s’organisent pour assurer la continuité pédagogique à distance sont de très beaux exemples. Les initiatives d’entraides aux personnes les plus vulnérables sont des gestes de solidarité qui réchauffent le cœur. Le combat des acteurs de première ligne et de seconde ligne face à la crise sanitaire fait l’admiration de tous. Des entreprises privées qui spontanément en quelques jours réorganisent leur production pour fabriquer des produits essentiels en pénurie c’est remarquable. Au sein des hôpitaux l’entraide est de mise : tous les spécialistes de tous les services se mobilisent pour augmenter les capacités d’accueil et de soin des malades du Covid-19. Les soins à domicile se mobilisent aussi pour garder si possible les gens légèrement malades chez eux.   

Face à cette énergie déployée pas la population pour enrayer la crise, la léthargie actuelle du Parlement est insupportable ; les parlementaires sont trop en mode ‘pause’. C’est inacceptable. Cette crise sanitaire débouche sur une crise économique globale avec des conséquences sociales potentiellement dramatiques. Face au risque d’effondrement de l’économie (sans parler ici du risque d’effondrement moral de la population) Il y a un enjeu urgent et crucial de « Garder la lumière allumée » (Keep the light on).

Le politique doit se réorganiser radicalement. Depuis des années, le politique freine au nom de la sacro-sainte protection de la vie privée, l’utilisation des données pourtant vitales à la conduite d’une politique efficace et équitable. Si nous nous privons de recourir à l’usage des données fiscales, nous nous mettons dans l’incapacité de cibler nos politiques sur les  groupes vulnérables. En matière de santé , il est urgent de mobiliser les données et de faire la transformation vers le numérique. « C’est à marée basse, que l’on voit qui nage sans maillot ». Cette crise covid-19 révèle aussi notre difficulté à coordonner les efforts entre une pléthore de responsables. Heureusement, depuis peu, face à la gravité de la situation tout le monde s’est aligné sur le fédéral, qui pilote la gestion de la crise en s’appuyant sur l’expertise scientifique. Les politologues ont quitté les médias pour laisser place aux virologues et épidémiologistes. Et c’est tant mieux.

 

URGENCES

(1) Communiquez clairement et simplement, depuis le ‘poste de pilotage’ central responsable de la coordination des actions.
Un État performant communique peu mais bien, en traçant des perspectives d’avenir. Dans les cas d’urgence extrême il faut se contenter de préciser ce qu’il faut faire et ne pas faire : les instructions simples  priment donc.

(2) « Gardez la lumière allumée» : préparez un plan catastrophe au niveau belge, pour le pic de l’épidémie et pour la période qui suivra immédiatement. Une amnistie fiscale sélective pour les entreprises vulnérables, pour les familles et personnes en situation précaire est indispensable à court terme.

(3) Portez attention à ses voisins : il y a beaucoup de belles initiatives (best practices) spontanées. Capitalisez sur cette énergie sociale positive du réseau local. Protégez les personnes âgées de la solitude et les personnes vulnérables du stress.

(4) Faites une pause sur l’austérité. Donnez la priorité à la bonne gouvernance. L’État doit commencer par rembourser sans délai ses dettes vis-à-vis de ses clients et fournisseurs – le retard de paiement serait de près de 2 miA€.

(5) Organisez la solidarité entre les personnes qui travaillent dans des secteurs protégés avec une sécurité d’emploi et de salaire (comme les fonctionnaires, les professeurs d’université, les enseignants, qui sont nommés et ont donc la sécurité d’emploi) et les autres qui sont totalement exposées à la crise sanitaire (les travailleurs de première et second ligne) et à la crise économique (les personnes contraintes à l’inactivité).

 

15 RECOMMANDATIONS CLÉS POUR LA QUARANTAINE

GERER L’URGENCE

(1) Une situation d’urgence exige une gestion d’urgence. Il faut une coordination de tous les niveaux de pouvoir, en centralisant ce qui doit l’être et en décentralisant ce qui peut l’être. Les pouvoirs locaux ont un rôle important à jouer comme acteur de proximité.

(2) Une situation d’urgence exige une gestion professionnelle, avec une planification solide, des scénarios, une communication efficace, etc. Mobilisez les compétences requises et impliquez tous les secteurs la société, y compris la société civile, les entreprises, et les forces disponibles dans le secteur de l’enseignement.

(3) La santé d’abord et avant tout. Capacité, détection, isolement, secteur pharmaceutique, etc. : Inspirez-vous en permanence des meilleures pratiques dans le monde entier. Impliquez les entreprises, les mutuelles, les associations… Le secteur des soins de santé ne pourra pas s’en sortir seul, sans la participation de tous. Il est inacceptable de voir des personnes en rue avec des masques plus performants que ceux qu’utilisent notre personnel médical. Nous devons tester tout le personnel médical et mieux protéger la première ligne.

(4) Développez un plan d’urgence économique avec l’aide des personnes qualifiées ( pas de gourous). Dans une première phase, il faut mettre en place des portes coupe-feu pour éviter l’embrasement. Il faudra être attentif aux secteurs critiques, et amortir la perte directe de revenus pour ceux qui perdent leur emploi ou se retrouvent en chômage temporaire. Évitez de reproduire les improvisations de la crise bancaire de 2008. Faites des choix clairs, et expliquez-les.

(5) Mobilisez les nouvelles technologies et les données individuelles (big data) pour organiser plus efficacement la lutte contre le Covid-19 par la prévention, la détection, le signalement, le suivi, le traitement, etc. Ce sera aussi l’occasion d’une transformation digitale de nos pouvoirs publics et notre système de soins de santé.

(6) Renforcez la coordination et la solidarité européennes. Cette période est une période de vie ou de mort pour l’Union européenne.

GESTION CRISE SANITAIRE

(1) Une période de crise exige des mesures de crise. Donnez la priorité aux ressources pour les soins de santé, en activant les stabilisateurs automatiques du budget de l’État. L’Irlande a consenti un déficit de 32% de son PIB pour faire face à la crise de 2008.

(2) Le confinement doit être appliqué de façon stricte et rigoureuse. Les gens doivent se rendre compte à quelle vitesse les choses peuvent aller. Les tests sont insuffisants pour donner une information correcte sur l’ampleur de la contamination. La Belgique a un rythme d’augmentation du nombre de décès plus élevé que la moyenne des autres pays (30% par jour). Si le nombre d’hospitalisations double chaque jour, la courbe doit être aplatie le plus rapidement possible au prix d’allonger la période de confinement requise. Cela peut nécessiter des interventions extrêmes, pendant une période donnée mais indispensable. Le choix est simple, il faut garantir le confinement aujourd’hui suffisamment longtemps pour éviter de saturer nos hôpitaux, mais aussi de devoir redéclarer une nouvelle période de confinement dans quelques mois. Il est utile de tirer les leçons des politiques menées par les autres pays. Le monde est un véritable laboratoire social avec des politiques nationales différentes dont on peut déjà commencer à évaluer l’impact. On peut ainsi déjà comparer les mesures prises au Danemark et en France.

(3) Continuez d’informer ceux qui ne veulent pas croire à la gravité de la situation. Le sens civique est probablement ce que nous avons de meilleur, mais une vraie culture de la responsabilité est en revanche un point à travailler dans notre pays. Également dans la culture politique. Cette propension des Belges à « ne faire quelque chose que quand ils y sont contraints » ne peut être combattue que si le politique montre l’exemple. Beaucoup d’avertissements ont été ignorés et le politique a tardé à réagir. (2)

(4) Les médias ne doivent plus avoir peur de présenter des faits, même si ceux-ci sont choquants. La démocratie repose sur l’information de qualité et non pas sur les opinions des uns et des autres. Les scénarios, même extrêmes, ne doivent pas être cachés (même si une approche graduelle est requise pour éviter la panique). Certains spin doctors se basent encore sur le mauvais script dans ce domaine. La vérité est rarement l’apanage d’une seule personne. Il faut donc s’assurer de présenter la diversité des avis « qualifiés » disponibles (3).

(5) Il importe de donner une perspective aux gens pour éviter un effondrement moral. La récession économique ne fait plus de doute, tout le monde le sait. Mais cette contraction temporaire dans notre niveau de vie et notre confort matériel ne doit pas nous faire oublier l’essentiel : notre santé n’a pas de prix.

Chaque pays connaît une situation différente. Un confinement peut causer moins de dommages dans certains pays que dans d’autres. Le fait que chaque pays se trouve dans une phase différente peut également signifier qu’il faut s’attendre à une crise sanitaire prolongée au niveau mondial. Le préjudice économique risque d’être étalé dans le temps compte tenu de l’interdépendance des économies nationales dans la chaîne d’approvisionnement globale.

(6) Il y a de grandes différences culturelles entre les pays. Alors que dans certains pays les gens suivent les recommandations publiques sans rechigner, chez nous comme en Italie il est souvent nécessaire d’imposer les choses. La discipline individuelle est essentielle dans la lutte collective contre la propagation du virus.

GARDER LA LUMIÈRE ALLUMÉE

(7) Des mécanismes de chômage temporaire et de report des obligations fiscales sont essentiels pour éviter que les dommages ne deviennent permanents. Les taux d’intérêt sont actuellement bas, et donc reporter le remboursement des intérêts sans modifier le remboursement en capital a peu d’effet sur le portefeuille des personnes en difficulté de paiement. Il y a un débat sur l’opportunité de recourir à l’hélicoptère monétaire. Cette politique consiste, pour une banque centrale, à créer chaque mois de l’argent et à verser, par exemple, 400 euros sur le compte de chaque famille chaque mois. Cette politique est une fausse bonne idée car elle ne cible pas suffisamment les ménages et entreprises qui ont le plus besoin d’aide. En saupoudrant l’intervention on dilue inévitablement son efficacité. Nous plaidons donc pour plus de sélectivité dans les mécanismes de soutien aux revenus. Ce n’est pas parce qu’il y a urgence que l’on doit jeter l’argent par la fenêtre.

(8) Le système financier, au cœur duquel se trouvent les banques et le système de paiement, est d’une importance capitale. Il est impératif de faire preuve de prudence. Comme le propose la Banque nationale, il est judicieux d’autoriser les banques à assouplir temporairement les règles d’octroi de crédits. Les réserves constituées dans le système bancaire doivent être mobilisées maintenant. Les banques doivent faire preuve de discernement dans l’évaluation de la solvabilité de leurs clients, entreprise par entreprise et au cas par cas. On ne doit pas maintenir les sociétés zombies, la latitude financière nécessaire doit être réservée aux sociétés ayant un réel potentiel.

(9) Il est aussi attendu des assureurs qu’ils fassent preuve de discernement pour se préserver de réactions en chaîne. Ils doivent continuer d’évaluer au cas par cas les risques, sans rejeter les risques de façon transversale et non différenciée. Il faut déclencher les mécanismes d’assurance au niveau national mais aussi européen comme on le fait face à une catastrophe naturelle.

(10) Des discussions devront être engagées dans la zone euro sur la manière d’aider, dans une logique d’assurance, les pays les plus touchés. Certains pays peuvent avoir des difficultés à accéder au marché des capitaux ; on pensera en particulier à des pays comme l’Italie et l’Espagne. La Banque centrale européenne (BCE) a certainement une responsabilité particulière à cet égard, comme l’a entre-temps reconnu Mme Lagarde.

(11) Il y a lieu de souligner l’importance essentielle d’instances indépendantes qui peuvent prendre des décisions sans craindre une perte de financement ou des représailles. Cela vaut tant pour les autorités sanitaires qui doivent conseiller des décisions difficiles que, par exemple, pour une Banque nationale. Il est essentiel que ces instances soient constituées d’équipes multidisciplinaires, qu’elles fassent appel à une réelle expertise et qu’elles mettent en présence des personnes avec des angles d’approche différents.

IMPLICATION DE TOUS

(12) L’État, les entreprises, les partenaires sociaux et la société civile doivent participer à l’effort collectif.  La responsabilité sociale passe par la responsabilité individuelle de chacun d’entre nous. Demandons-nous ce que nous pouvons faire pour être utile maintenant que nous sommes pour la plupart confinés pour quelques semaines chez nous. . Certaines entreprises ont invités leurs employés revenant de Chine ou d’Italie à rester chez eux en quarantaine, et ce bien avant que les pouvoirs publics ne le recommandent. D’autres développent spontanément de nouvelles initiatives économiques, comme des restaurants qui proposent des plats à emporter ou à livrer à domicile, ou des entreprises qui utilisent leurs installations pour produire des masques buccaux ou du matériel médical.

(13) L’être humain a toujours fait preuve d’ingéniosité face aux crises graves. Beaucoup de choses sont possibles, entre autres grâce aux vastes outils numériques et à l’utilisation des données intelligentes. Il y a par exemple les outils qui permettent d’utiliser des informations concernant les zones à risque. Internet nous permet aussi de toucher et de responsabiliser les jeunes. Les réseaux sociaux nous permettent d’organiser plus efficacement la solidarité et l’entraide. Nous avons l’opportunité inédite d’une grande transformation digitale de l’organisation du travail en faisant une utilisation plus efficace des données. Le commerce en ligne explose, le télétravail devient la nouvelle norme. L’enseignement se fait à distance depuis peu. Face aux enjeux de la mobilisation des données individuelles pour améliorer l’action publique au bénéfice de tous, il faut assouplir la réglementation européenne en matière de de protection des données.

(14) Les écoles envoient déjà aujourd’hui des activités pédagogiques aux élèves ; la grande opportunité sera de mettre en place une technologie simple et efficace pour organiser l’enseignement à distance. Les universités sont passées online en à peine un week-end. L’enseignement obligatoire doit encore faire sa transition car la technologie et les compétences techniques manque au niveau des écoles. Les télévisions locales peuvent y contribuer au nom du service public. Il faudra bien sûr faire le bilan de ces diverses expériences d’enseignement en ligne. En tous les cas le confinement ne doit pas signifier un nivellement par le bas de l’école et l’interruption de la continuité des enseignements. L’école à domicile c’est tout de suite. (4)

GARDER LA PERSPECTIVE

(15) L’urgence ne doit pas nous faire perdre la perspective de long terme. Nous devons tirer les leçons des expériences d’autres pays. Le système de santé italien s’est effondré sous la crise du fait d’un sous-investissement chronique. C’est le manque de perspective de long terme des gouvernements passés qui est responsable de l’urgence sanitaire d’aujourd’hui. L’annonce de mesures majeures de confinement en France et en Allemagne ont certainement poussé notre gouvernement à faire de même. Fermer les écoles était une décision délicate.  Il est sain de savoir apprendre d’autrui mais il faut aussi savoir faire preuve de leadership et montrer soi-même l’exemple.

Il est important d’annoncer un plan général d’urgence auquel chacun puisse adhérer, mais aussi participer. Pas d’improvisations griffonnées dans la précipitation sur le coin d’une table. Il est essentiel de travailler de manière sélective avec des mesures efficaces qui atteignent leur but. Ne brûlez pas vos cartouches dans la précipitation. L’urgence ne doit pas nous faire perdre la perspective de long terme.

Il s’agit d’avoir un plan, de le développer et de le mettre en œuvre. Nous pouvons l’emporter avec une bonne gouvernance, et si tout le monde coopère en faisant preuve de résilience et de civisme.

 

(1) https://twitter.com/yaneerbaryam/status/1237871344823308289

(2) https://www.paulcraigroberts.org/2020/03/07/the-western-world-is-unprepared-for-the-virus/

https://www.lalibre.be/planete/sante/coronavirus-la-seule-facon-d-eviter-un-desastre-total-en-belgique-c-est-d-agir-maintenant-5e4ab3039978e231068352b4?utm_source=dlvr.it&utm_medium=twitter

https://doorbraak.be/naiviteit-over-de-coronacrisis/

(3) https://www.npr.org/2020/03/13/815661248/economic-fear-factor

Le 13 mars, la maire d’Amsterdam Femke Halsema déclarait encore qu’on pouvait sans crainte aller boire un verre dans les cafés d’Amsterdam. Et ce en vertu du réflexe typique des autorités « il ne faut pas semer la panique ! ». Alors qu’en fait, les gens doivent se rendre compte qu’il ne s’agit pas de leur propre santé en tant que telle mais d’empêcher la circulation du virus, afin que les plus faibles ne se retrouvent pas dans des hôpitaux ainsi surchargés. Les politiciens n’ont décidément pas toujours une vision responsable…

(4) https://www.lalibre.be/debats/opinions/madame-la-ministre-de-l-enseignement-confinement-ne-signifie-pas-nivellement-par-le-bas-de-l-ecole-5e748e6f9978e201d8c7935f