L’opportunité du Coronavirus

“Never let a good crisis go to waste”

Finalement, il faut attendre des victimes pour que le politique une fois acculé décide enfin d’agir. C’est devenu une métaphore de la lenteur de compréhension et de de réaction de nos gouvernements. Cette situation caractérise le déficit de leadership et l’hésitation, qui persistent jusqu’à ce qu’on n’ait plus d’autre choix que d’agir.

 

Lors de la présentation de son recueil de 20 ans d’articles d’opinion, Marc De Vos a souligné que dans notre pays, nous ne nous mettons réellement en branle que sous la  pression extérieure (https://www.itinerainstitute.org/wp-content/uploads/2020/01/Lezing-Marc.pdf). En Belgique, nous avons besoin de cette pression extérieure pour  que les décisions importantes soient prises. Les exemples épinglés par Marc De Vos sont la dévaluation de feu Wilfried Martens et le Plan global de feu Jean-Luc Dehaene. Ces deux décisions datent du siècle dernier, en 1982 et 1993. Un électrochoc drastique pour ‘l’homme malade de l’Europe’, il y a presque 40 ans, et une remise à plat des fondements économiques de l’État belge, il y a 27 ans, pour ne pas manquer l’entrée dans l’euro.

 

SCÉNARIOS D’URGENCE

Dans les deux cas, des scénarios d’urgence ont été élaborés sans hésiter à franchir les limites traditionnelles de la démocratie politique ou du dialogue social : dévaluation, pouvoirs spéciaux, sauts d’indice, etc.

Depuis lors, nous appliquons depuis quelques décennies des emplâtres sur une jambe de bois et le pays – au niveau fédéral et régional – souffre de l’incapacité à lancer un projet solide sans s’enliser dans des blocages politiques. Il en résulte une politique sans relief qui se contente d’invoquer le mantra de l’austérité.

C’est ainsi que le financement de l’État-providence est à la dérive, que le prélèvement  de l’État sur la richesse économique reste exorbitant sans pour autant améliorer le service au citoyen. Nous continuons à pratiquer la politique du symbole et de la posture. Mais les résultats ne suivent pas.

 

LE CORONAVIRUS VA-T-IL CHANGER LA DONNE  ?

En ce moment, le pays est en guerre sanitaire contre un ennemi inconnu, le coronavirus qui frappe le monde entier. Nous l’avons vu se faufiler et sommes restés inactifs, aucune des 9 (sic !) excellences ayant la  santé dans leur compétence n’a agi suffisamment rapidement. Une attitude qui reflète parfaitement le climat politique ambiant après les élections du 26 mai 2019, il y a maintenant 296 jours ou 10 mois.

La rhétorique politique électorale s’est retournée contre les élus eux-mêmes, car ils avaient proposé de magnifiques projets…mais  pour un autre pays (“Een mooie nota voor een ander land”, De Standaard du 29 novembre 2019). Les gouvernements régionaux ont été installés avec de belles déclarations gouvernementales,  relevant davantage de l’amalgame de textes que d’un vrai projet cohérent : peu ou pas de dynamique. Le gouvernement fédéral minoritaire sortant a continué tant bien que mal, sans  véritable  direction ni vision pour l’avenir. Les conseillers royaux ont défilé, les présidents de partis ont péroré.

 

AMATEURISME CONSTITUTIONNEL

La semaine dernière nous a appris que même une crise de l’ampleur de celle du coronavirus n’est plus suffisante. Elle nous donne maintenant un gouvernement minoritaire, à la légitimité limitée, qui peut obtenir des pouvoirs spéciaux pendant six mois, mais seulement pour la lutte contre l’épidémie de coronavirus et ses conséquences. La confiance pour la politique des pouvoirs spéciaux, mais pas pour la politique de plein exercice. On ne peut plus paradoxal : une abberation politique et constitutionnelle, à la limite de la légalité (constitutionnelle).

Une répétition de notre tradition consistant à contourner la démocratie politique et le modèle de concertation en cas de crise, parce qu’ils ne fonctionnent pas. Des habitudes du siècle passé : inacceptables.

 

LE RETOUR DE L’EXPERTISE  FACE A LA  CRISE SANITAIRE

Pour l’instant, la leçon la plus importante est que nous pouvons bel et bien mener une politique de crise sanitaire efficace. Nos professionnel(le)s de la santé – des virologues de haut niveau au personnel soignant – sont des modèles de capacité d’action et de sens des responsabilités. Au début, on a perdu beaucoup de temps à prendre des décisions politiques, mais une fois que le gouvernement fédéral a fondé sa politique sur l’expertise, tout a démarré très vite.

Ce qui est remarquable, car nous ne connaissions plus vraiment d’unité de commande politique, mais seulement une fragmentation désespérée  des  compétence n’ayant pas le moindre rapport avec la réalité. De même, nous ne connaissons plus aucune politique reposant sur la connaissance et l’expertise. Celles-ci ont été marginalisées, sont broyées et pétries politiquement dans des conseils et commissions interminables, et finalement mises sur le côté dans des cabinets et concertations inter-cabinets. Une façon cachée de déclarer la priorité absolue de la politique sur l’expertise.

Par rapport à cela, la lutte contre le coronavirus, telle qu’elle est menée aujourd’hui, est un soulagement. L’expertise est de retour au premier plan et se retrouve maintenant aux commandes, notamment grâce aux compétences particulières de nos éminents virologues, aussi en  communication. La politique fait ce qu’elle est censée faire : fonder la politique sur l’expertise, éclairages et recommandations scientifiques. Pratiquement sans dilution partisane, détours ou dissimulation. Ouf !

 

LA PRIMAUTÉ DE LA POLITIQUE A DISPARU

Dans ce pays, on ne cesse de parler de la fameuse ‘primauté de la politique’. En résumé, les politiciens ont été élus, ils ont la responsabilité de l’action. Point. C’est en effet leur mandat, qui correspond à leurs aspirations électorales. Mais ce mandat n’est plus rempli, il a été collectivement vidé de sa substance. Les politiciens ont été élus pour prendre la direction et n’en sont pas capables. Même le rajeunissement quasi-total des cercles politiques n’a pas conduit à une nouvelle dynamique.

Les suggestions ne manquent pas : nous avons besoin d’un nouveau départ. En marge de la crise du coronavirus, qui est suffisamment grave et exigera toute l’attention, les (nombreux) parlementaires doivent prendre des initiatives. Rien à voir avec les petites lois  qu’on approuve pour taquiner ses opponents politiques, ce qui n’est que de l’abus parlementaire. Mais il faut un travail fondamental pour l’avenir de nos enfants et petits-enfants. Dans lequel ils doivent mobiliser les  connaissances et les expertise. Chacun est prêt pour cela.

  1. Réorganisez les niveaux politiques en ensembles rationnels, avec une unité de direction. Concentrez-vous sur l’efficacité des pouvoirs publics et l’efficacité en tant que paramètre dominant : ce sera la plus grande et la meilleure réforme de l’État de l’histoire belge ;
  2. Introduisez le concept de ‘Bundestreue’, coopératisme fédéral ; depuis deux semaines, le ‘comité de concertation’ fédéral-régional fonctionne manifestement bien, ce qui est nouveau. Considérez-le comme une opportunité ;
  3. Concentrez-vous sur des objectifs politiques clairs et orientez votre plan sur ceux-ci. Un bon exemple en ce qui concerne le coronavirus : retardez, dès maintenant, le pic pour gagner du temps et éviter la saturation des services hospitaliers. Et pourquoi ne pas faire la même chose avec d’autres urgences ?
  4. Évaluez votre politique sur la base de critères clairs et adaptez-la en permanence. Encore une fois, regardez l’escalade des mesures relatives au coronavirus : yes we can !
  5. Restaurez l’importance de la connaissance et de l’expertise en tant que base de la politique.
  6. Changez la culture politique. Dépolitisez ce qui ne doit pas être politisé : administrations, nominations, dossiers, collaborateurs ministériels etc.
  7. Arrêtez la mauvaise particratie. Laisser les partis se concentrer sur leur projet social et l’étayer par la connaissance et l’expertise. Battez-vous ensuite pour les grandes options, arrêtez la micro-gestion politique, la pire application imaginable de la ‘primauté’ de la politique ». La vraie politique, c’est le service social, pas le favoritisme des partis politiques. Débarrassez-vous de ces dérives !
  8. Repensez le marché du travail pour les prochaines décennies. Libérez-vous de la philosophie des droits acquis et construisez la prospérité partagée du futur : la concertation sociael – la FEB, le VOKA et l’UWE, ainsi que les organisations syndicales – doit redevenir le moteur de l’innovation sociale
  9. Rétablissez un dialogue serein entre gouvernement et parlement. Aïe, nous venons juste de faire le contraire… Le fait que les partis d’opposition puissent participer aux Conseils des ministres restreints sur des arrêtés de pouvoirs spéciaux est une aberration, mais n’établit pas une relation de travail opérationnelle et correcte entre le parlement et le gouvernement. Rétablissez le grand débat public, avec le Parlement comme moteur et les experts comme contributeurs.
  10. Rétablissez la culture de la responsabilité. Ne dissimulez plus les choses. Ne focalisez pas les débats sur l’indignation, mais sur l’analyse et le processus d’amélioration. Pas de rhétorique d’embrasement, mais l’analyse, l’argumentation et la perspective. Stop the blaming game. Visez l’impact, l’ajustement et l’amélioration du bien-être de nos concitoyens.
  11. Mettez fin à l’inflation réglementaire et rétablissez la sécurité juridique en tant que valeur la plus importante de l’État de droit. Inventez un droit administratif pour notre siècle, celui de l’État-providence et (temporairement) de l’État d’investissement.

 

LIBEREZ TOUS LES TALENTS

Il y a beaucoup de talents dans nos assemblées politiques, mais ils rongent leur frein sous une junte de chefs de partis, qui veulent être pertinents de manière trop hâtive et trop acrimonieuse, sur une base trop limitée et avec trop peu de ‘check and balances’ dans leur propre entourage.

Donnez aux assemblées parlementaires la marge de manœuvre pour le faire. Refaites du Sénat un véritable lieu de réflexion, et non plus un conseil de surveillance politique et un salon de discussion. Nous avons besoin de tous les talents, et ils ne manquent vraiment pas. Ils sont juste effrayés, éteints ou bâillonnés. Précisément ce qu’ils nous ont promis à tous, avant le 26 mai, de ne pas être.

Il faut maintenant gouverner, et le coronavirus sera, si nous le voulons, l’opportunité à saisir. Pas de rhétorique, mais des actes. Le laboratoire du coronavirus peut aussi beaucoup apprendre aux citoyens et aux politiciens, tout comme les virologues l’ont fait. Prenons l’exemple de la capacité d’action dont fait preuve notre secteur de la santé. Nous sommes, en réalité, encore tous capables de beaucoup. Le momentum est là.

Never let a good crisis go to waste, comme le disait Churchill. Les crises sont les moments de changement par excellence, nos travailleurs et travailleuses de la santé sont déjà un modèle de capacité d’action et de sens des responsabilités. Ne sous-estimons pas cette impulsion. Avec déjà 20 ans du 21e siècle derrière nous, nous devons dire adieu aux recettes du 20e siècle.

TEAM ITINERA